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d'histoire des Juifs
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Henrich Graëtz - Dohm et l'émancipation des Juifs
Louis XVI apporte vers 1780 quelques timides améliorations à la situation des Juifs d'Alsace. Afin de sensibiliser le pouvoir politique aux abus dont ils sont victimes, leurs représentants composèrent un Mémoire pour le Conseil d’État, où ils énuméraient les lois oppressives dont ils souffraient et où ils indiquaient les mesures qui amélioreraient leur situation. Mais ils sentaient que ce Mémoire devait être rédigé de façon à impressionner également l’opinion publique qui, à cette époque si rapprochée de la Révolution, était déjà très puissante. Ils le soumirent donc avant tout à Mendelssohn, dont la réputation était très grande parmi ses coreligionnaires d’Europe. Mais, comme il n’avait ni le loisir ni peut-être le talent spécial nécessaire pour donner à ce document une forme émouvante et persuasive, il s’adressa à un de ses amis qui, par sa situation et ses connaissances, était excellemment préparé à un tel travail. Cet ami s’appelait Dohm.

Chrétien-Guillaume Dohm (1751-1820), qui était un savant historien, venait d’être attaché par Frédéric le Grand, avec le titre de membre du Conseil de la guerre, aux Archives de l’État. Comme beaucoup d’écrivains et de philosophes de ce temps, il avait cultivé l’amitié de Mendelssohn et avait été séduit par l’élévation de son esprit et la douceur de son caractère. Son admiration pour Mendelssohn l’avait amené à étudier de près le glorieux passé des Juifs et les persécutions dont ils étaient l’objet depuis tant de siècles. Il avait même conçu le projet de publier un travail sur l’histoire de la nation juive depuis la chute de leur État. Il accepta donc avec empressement la proposition de réviser le Mémoire des Juifs d’Alsace. Dans le cours de son travail, il eut l’idée de donner une portée plus haute à ce Mémoire en plaidant la cause non seulement des Juifs d’Alsace, mais aussi des Juifs d’Allemagne, qui souffraient des mêmes iniquités. Le Mémoire primitif devint ainsi un véritable livre, achevé en août 1781 et intitulé : De la réforme politique des Juifs.

Laissant de côté toute déclamation, Dohm, dans son ouvrage, se place au point de vue politique et économique pour conseiller aux hommes d’État d’améliorer la situation des Juifs. La tâche qu’il poursuivait offrait des difficultés exceptionnelles, car les arguments mêmes qu’il pouvait faire valoir en faveur des Juifs étaient invoqués contre eux par leurs ennemis. Intelligents et actifs, ils étaient accusés d’être remuants et rusés, leur attachement à leur religion était qualifié d’obstination, la fierté qu’ils éprouvaient de l’antiquité de leur race et de la valeur de leurs croyances passait pour de l’orgueil et de la présomption. Mais, sans se laisser arrêter par les préjugés qui régnaient contre eux, Dohm prit vaillamment leur défense.

Après avoir exposé que dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, les Juifs jouissaient dans l’Empire romain des droits de citoyen, Dohm montre qu’ils furent soumis peu à peu à des lois restrictives par les Byzantins et les Germains, surtout par les Visigoths d’Espagne. Et pourtant ils étaient plus cultivés et plus instruits que leurs persécuteurs. Les Juifs et les Arabes d’Espagne étaient bien supérieurs, par leur savoir, à l’Europe chrétienne. Durant tout le moyen âge, les Juifs avaient été traités par les chrétiens de la plus cruelle façon.

Sans doute, continue Dohm, les Juifs ont également leurs défauts, dont quelques-uns sont peut-être tellement enracinés qu’ils ne pourront s’en corriger qu’à la troisième ou la quatrième génération. Raison de plus de tenter des réformes, afin que les générations futures soient meilleures. D’ailleurs, on a le droit d’espérer d’excellents résultats de ces réformes, parce que la pauvreté ne sévit pas autant chez les Juifs que chez les chrétiens et que plusieurs d’entre eux se sont distingués par les plus brillantes qualités de cœur et d’esprit. En général, ils sont prévoyants, laborieux, doux, se plient facilement aux circonstances.

Enfin, il termine par cette déclaration que la nature a doué les Juifs aussi favorablement que les autres hommes, qu’ils peuvent devenir des citoyens utiles; c’est l’oppression qui a pesé sur eux pendant si longtemps qui les a pervertis en partie. L’humanité, la justice ainsi qu’une politique avisée conseillent de faire cesser cette oppression et de les relever de leur avilissement dans leur propre intérêt comme dans l’intérêt de l’État.

En demandant qu’on améliore la situation des Juifs, Dohm indique en même temps les mesures qu’il faut prendre pour y réussir. Tout d’abord il est nécessaire de leur accorder les mêmes droits qu’aux autres habitants du pays. Il faut ensuite les encourager à créer de bonnes écoles ou les admettre dans les écoles chrétiennes ; la prédication dans les synagogues pourra aussi avoir d’heureux effets. En outre, il appartient au clergé de faire comprendre aux chrétiens qu’ils doivent considérer et traiter les Juifs comme leurs semblables, et non comme des parias.

Dohm veut qu’on laisse aux Juifs liberté complète pour leurs affaires religieuses et administratives : pour l’exercice de leur culte, la création de synagogues, la nomination d’instituteurs et l’organisation d’œuvres de bienfaisance. Il ne leur dénie qu’un seul droit, celui d’être appelé à des emplois publics nu à des fonctions de l’État. Ils ne lui paraissaient pas encore assez mûrs pour jouir d’une liberté aussi large. Un prochain avenir devait donner un démenti à ces craintes.

Dès son apparition, l’ouvrage de Dohm produisit une profonde impression. Il fut beaucoup lu, beaucoup discuté et surtout beaucoup critiqué. Des protestations vives s’élevèrent contre les utopies de l’auteur. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir vendu sa plume aux Juifs. Il ne l’aurait pas vendue bien cher ! La communauté de Berlin lui offrit un couvert en argent au jour anniversaire de sa naissance, les Juifs du Brésil lui envoyèrent une adresse de remerciements, et une famille juive de Breslau prit en son honneur le nom de Dohm. Ce sont là les seuls témoignages qu’il reçut de la reconnaissance juive. Sa plus douce récompense fut certainement la promulgation de l’édit de tolérance de Joseph II, qui suivit de près ta publication de son ouvrage.

Henri Graëtz; Histoire des Juifs
TROISIÈME PÉRIODE; LA DISPERSION
Quatrième période; Le relèvement
Chapitre XII ; Moïse Mendelssohn et son temps ; (1760-1786)

Date de création : 05/09/2007 - 05:53
Dernière modification : 05/09/2007 - 05:53
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